En charpente métallique, on parle rarement des assemblages en réunion de chantier — jusqu’au jour où l’un d’eux pose problème. Pourtant, dans la très grande majorité des désordres structurels que nous diagnostiquons, ce n’est pas le profilé qui a lâché : c’est le nœud. Or la norme qui encadre le calcul de ces assemblages, l’EN 1993-1-8, vit ses derniers mois dans sa version historique : elle est programmée à l’annulation en octobre 2026, tandis que sa deuxième génération se profile pour 2027-2028. Pour un maître d’ouvrage, un architecte ou une entreprise de construction métallique, comprendre ce basculement n’est pas un exercice académique : c’est ce qui distingue une charpente durable d’une charpente qui tiendra « à peu près ».
1. L’assemblage, le maillon faible invisible de la charpente
Une charpente métallique est un assemblage d’éléments : poteaux, poutres, traverses, contreventements. Chaque élément est dimensionné pour reprendre des efforts, mais c’est au nœud — la jonction entre deux éléments — que ces efforts se transmettent réellement. Une platine d’about sous-dimensionnée, une précontrainte insuffisante, un nombre de boulons calculé sur une hypothèse de répartition trop optimiste : et l’ensemble de la structure perd sa cohérence, même si chaque profilé pris isolément est conforme.
C’est précisément ce que couvre la partie 1-8 de l’Eurocode 3 : EN 1993-1-8 « Calcul des assemblages ». Publiée en décembre 2005, elle définit les règles de conception et de calcul des assemblages acier pour les bâtiments et les ouvrages de génie civil, avec 130 pages dédiées à la résistance des platines, des boulons, des soudures de nœud, des pieds de poteaux et des assemblages âme-semelle. Toute note de calcul d’assemblage sérieuse s’appuie aujourd’hui sur cette partie, complétée par son Annexe nationale.
Le problème est culturel autant que technique. Beaucoup de bureaux d’exécution traitent l’assemblage en fin de chaîne, une fois la structure arrêtée, en recopiant des détails de projets antérieurs. Or l’assemblage conditionne la descente de charges, la stabilité au flambement des barres, le comportement au feu et la constructibilité du nœud sur site. Un assemblage mal pensé coûte toujours plus cher à rattraper qu’à concevoir.
2. Ce que la 2ᵉ génération de l’Eurocode 3 change concrètement
Le calendrier est désormais connu. La NF EN 1993-1-8 dans sa version de décembre 2005 est inscrite pour une annulation ultérieure en octobre 2026 à la boutique AFNOR. La deuxième génération de l’EN 1993 doit être publiée fin septembre 2027, avec une période de coexistence pendant laquelle l’ancienne génération reste applicable, puis un retrait définitif en mars 2028 (source : New Steel Construction / BCSA). Autrement dit, les projets lancés aujourd’hui devront, pour beaucoup, être repris ou vérifiés sous la nouvelle génération avant leur mise en service.
Parmi les évolutions structurantes annoncées pour la partie 1-8 :
- Le calcul des assemblages nominalement articulés y trouve enfin une place explicite, avec des recommandations dédiées dans une nouvelle Annexe C — une lacune historique de l’édition de 2005.
- Une nouvelle Annexe D est introduite pour le dimensionnement des pieds de poteaux avec fixations acier-béton, un point souvent traité de façon artisanale dans les notes de calcul actuelles.
Ces deux ajouts ne sont pas anecdotiques. Ils officialisent des cas que nous rencontrons quotidiennement en bureau d’études : les liaisons que l’on suppose « rotulées » sans vraiment le démontrer, et les pieds de poteaux ancrés dans des massifs béton dont le comportement est trop souvent modélisé par une simple rotule ou un simple encastrement parfait. La nouvelle génération obligera à justifier ces hypothèses, pas seulement à les déclarer.
« Une charpente ne se casse jamais parce qu’un profilé est trop petit : elle casse parce qu’un assemblage a été supposé au lieu d’être calculé. »
3. Précontrainte HR / HRC : le lien indissociable entre calcul et exécution
Un assemblage précontraint n’est pas un assemblage « plus serré » : c’est un assemblage dont le fonctionnement structural repose sur la précontrainte pour transmettre l’effort par frottement entre les surfaces en contact. Cette distinction tire toute sa substance de la confrontation entre deux mondes normatifs :
Le calcul relève de l’EN 1993-1-8 (catégories d’assemblages boulonnés, résistance des platines, vérification des boulons en cisaillement/traction). L’exécution relève de l’EN 1090-2, qui encadre la mise en œuvre des boulons aptes à la précontrainte.
Deux familles coexistent et ne sont pas interchangeables :
- Les boulons précontraints relèvent de l’EN 14399-1 (boulonnerie de construction métallique à haute résistance apte à la précontrainte). Ils portent le marquage HR, HV ou HRC, sont livrés en ensembles complets (vis + écrou + rondelles) issus du même fabricant, sous emballage scellé avec traçabilité complète.
- Les boulons non précontraints relèvent de l’EN 15048-1 et ne doivent jamais être utilisés là où le calcul a supposé une précontrainte. La classe « SB » est explicitement exclue des assemblages à précontrainte totale.
Les boulons HV sont par ailleurs associés à des classes de calibrage K0, K1 et K2, qui traduisent indirectement l’état de frottement de la boulonnerie. Confondre une classe de calibrage avec une classe de qualité — une confusion fréquente sur les carnets de commande — revient à invalider silencieusement les hypothèses de la note de calcul.
| Classe d’exécution | Contrôle de serrage des boulons précontraints |
|---|---|
| EXC1 | Aucun contrôle de serrage requis |
| EXC2 | 5 % des boulons, en seconde phase (110 % du couple prescrit) |
| EXC3 et EXC4 | 10 % des boulons, en seconde phase (110 % du couple prescrit) |
4. Le contrôle de serrage : là où la classe d’exécution devient stratégique
C’est probablement le point le plus mal anticipé par les maîtres d’ouvrage. La classe d’exécution (EXC) retenue pour un projet ne détermine pas seulement la rigueur des soudures : elle fixe directement le niveau de contrôle des assemblages précontraints. Le guide d’application de la NF EN 1090-2 publié par la filière montage-levage est sans ambiguïté : en EXC1, le contrôle de serrage n’est pas requis ; en EXC2, il porte sur 5 % des boulons lors de la seconde phase ; en EXC3 et EXC4, il monte à 10 %.
S’y ajoutent des exigences de méthode : étalonnage en cours de validité de la clé dynamométrique, vérification de la propreté des surfaces de frottement avant la première phase de serrage, contrôle visuel après alignement local, ordre de serrage établi en fonction des rigidités en présence, et check-list par famille d’assemblages identiques. Pour les classes EXC2 et supérieures, l’EN 1090-2 introduit également une exigence de contrôle des assemblages par boulons précontraints qui n’existait pas dans les versions antérieures de la norme.
Le message pour le maître d’ouvrage est simple : choisir EXC1 pour « alléger » la fabrications revient souvent à renoncer à tout contrôle documenté de la précontrainte sur des structures qui, elles, restent fortement sollicitées. C’est une fausse économie.
💡 Verdict ANDO : le basculement vers la 2ᵉ génération de l’Eurocode 3 n’est pas une simple actualisation documentaire. Il va forcer la filière à expliciter des hypothèses d’assemblage aujourd’hui implicites (rotules supposées, pieds de poteaux, précontrainte). Pour un bureau d’études structures, c’est une opportunité : celle de remettre le nœud au centre du raisonnement, là où se situe réellement la valeur ajoutée technique. Chez ANDO, chaque note de calcul d’assemblage est vérifiée par modélisation et confrontation aux exigences d’exécution avant remise au client — c’est cette double lecture calcul / exécution qui sécurise un projet.
5. Notre méthode : vérifier le nœud, pas seulement la barre
Chez ANDO, bureau d’études structures métalliques et bois basé à Lille, l’assemblage est traité comme un objet d’étude à part entière, dès l’esquisse. Notre chaîne d’outils combine GRAITEC ADVANCE DESIGN et CYPE 3D pour le dimensionnement global, IDEA STATICA pour la vérification fine des nœuds par composants et éléments finis, TEKLA pour la modélisation BIM et la production des plans d’exécution, complétés par SOLIDWORKS et AUTOCAD selon les besoins de détail. Cette approche permet de détecter une incompatibilité d’assemblage sur maquette plutôt que sur chantier.
Sur l’existant, la même logique s’applique : un scan 3D ou une reconnaissance fine de la structure permet de reconstruire la géométrie réelle, de recalculer les assemblages selon les hypothèses d’origine, puis de valider ou d’infirmer un renforcement. C’est la démarche que nous déployons pour les projets de renforcement et de recalcul de l’existant, où les assemblages rivetés ou boulonnés d’origine doivent être requalifiés avant toute reprise de charge.
6. Ce qu’il faut retenir avant de lancer votre prochain projet
Trois messages à retenir pour les maîtres d’ouvrage, architectes et entreprises :
- Exigez la justification des hypothèses de liaison. Si une liaison est déclarée « articulée » ou « encastrée », demandez la note d’assemblage correspondante — pas seulement la descente de charges globale.
- Vérifiez la cohérence entre EN 1993-1-8 et EN 1090-2. Un assemblage calculé en catégorie précontrainte doit être exécuté avec de la boulonnerie EN 14399-1, contrôlée selon la classe d’exécution retenue.
- Imposez la traçabilité des lots. Emballage scellé, même fabricant pour l’ensemble vis/écrou/rondelles, numéro de lot et classe de qualité : c’est le seul moyen de vérifier que le calcul et l’exécution parlent bien de la même chose.
Pour aller plus loin sur le cadre d’exécution, notre analyse de l’EN 1090-2 et de la classe d’exécution détaille les obligations concrètes côté fabrication, tandis que notre décryptage de l’Eurocode 3 deuxième génération situe la partie 1-8 dans l’ensemble du corpus révisé. Deux lectures complémentaires pour aborder sereinement l’échéance 2027-2028.
Sources et références
- New Steel Construction — What’s changing in the updated FprEN 1993 Eurocode 3 (calendrier 2ᵉ génération, Annexes C et D).
- AFNOR Éditions — NF EN 1993-1-8, calcul des assemblages (publication décembre 2005, annulation octobre 2026, 130 p.).
- Guide d’application de la NF EN 1090-2 — filière montage-levage (contrôle de serrage EXC1/EXC2/EXC3-EXC4, boulonnerie précontrainte).
- Boulonnerie de construction métallique EN 14399-1 / EN 15048-1 (classes de calibrage K0/K1/K2, boulons HR, HV, HRC).
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